Montréal-Nord à travers mes yeux à moi

Mon amie et moi étions assises à notre table de cafétéria, en train de discuter, la bouche pleine de nourriture avec l’insouciance de jeunes ados de 15 ans. On discutait du marché Unik à Montréal-Nord, le marché où semblerait-il que toutes les mamans H de l’arrondissement de Montréal vont acheter leurs épices. Je détestais y aller, il y avait toujours trop de personnes, et ma mère me faisait toujours tenir le panier qui étais super lourd.
Mon amie et moi parlions de nos expériences dans ce marché parce qu’on se retrouvait toujours obligé d’y accompagner nos mères.
(Je crois qu’il y a des parents qui legit font des enfants juste pour qu’ils les aide avec les sacs de marchés…et bien sûr, pour pouvoir prendre plus que deux produits lorsqu’il y a des offres spéciales!)

Donc, pendant qu’on parlait, une fille qui mangeait sur notre table nous a interrompues et nous a demandé de quoi on discutait. Ce à quoi on lui a répondu :

« Oh rien juste d’un marché qui se trouve à Montréal Nord… »
Son expression a tout d’un coup changé. Elle est passé d’une expression de sincère curiosité à une sorte d’expression de dégout.

« Ew Montréal-Nord! Je ne sais pas comment vous faites pour aller là-bas… »

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »

Mon ton étais sec, et j’avais haussé la voix. Je savais exactement ce qu’elle voulait dire. Je voulais juste voir si elle avait les guts d’exprimer sa pensée à voix haute dans ma face. Et vous savez quoi ? Elle les avait, les guts.

« C’est juste que c’est tellement dangereux là-bas, je n’arriverais même pas à marcher sur les trottoirs… »

Je ne me souviens pas de ce que je lui avais répondu exactement. Je me souviens juste de lui avoir crié après, beaucoup de choses. Mon amie aussi avait élevé la voix pour la reprendre. Je lui ai sûrement dit qu’elle ne savait pas de quoi elle parlait. Qu’elle n’était jamais allé là-bas, donc elle n’avait pas à en parler. Je lui ai surement dit (crié) que j’avais grandi là-bas moi, et que j’étais ben correct. Bref, elle ne s’attendait pas du tout à cette réaction elle s’est excusée et s’est tue par la suite. Nous aussi.

Cela fait déjà 4 ans que je n’habitais plus à Montréal-Nord. Mais j’y suis restée attachée. Je le suis encore d’ailleurs, je ne supporte pas d’entendre les gens parler en mal de ce quartier. Je sais que ce n’est pas vraiment leur faute. C’est ce qu’ils entendent dans les médias, à la télé, à la radio, partout, tout le temps. Lorsque j’écoute les nouvelles, je fais toujours des petites prières éclaires. Des prières du genre :

Seigneur, s’il te plait fait qu’il ne parle pas de gangs de rue aujourd’hui.

« Pierre paraît-il que ce serait une histoire de gagne de rue…

Mon Dieu, je t’en supplie rien qui implique des hommes noirs…

« ….la victime et le suspect seraient deux hommes noirs d’origine haïtienne, connu des policiers… »

Please pas à Montréal-Nord….c’mon!

 

« L’incident ce serait déroulé dans un parc à Montréal-Nord »

 

Soupir.

C’était assez récurrent. Pourtant cela ne m’effrayait pas moi. Montréal-Nord c’est chez moi, là où j’ai grandis. Là où j’ai appris à lire. J’ai fait ma première carte de bibliothèque là-bas. J’étais tellement fière! J’avais 6 ans environs, je prenais dix livres à la fois et me couchaient par terre pour les lire.
C’est là aussi que j’ai appris à monter à bicyclette. Mon père nous amenait dans la cour de récréation qu’il y avait à côté de chez nous (15 secondes de marche) et nous faisait pratiquer.
Il y avait aussi un parc a 30 secondes de marche, ma grand-mère nous y emmenait tout le temps mon frère et moi
Et les voisins d’en bas? L’appartement du dessous était occupé par des Marocains avec qui on s’entendait super bien. Leur deux plus vieux fils avaient les mêmes âges que mon frère et moi. Lorsque nos parents ne pouvaient pas nous emmener à l’école, ils le faisaient avec plaisir. C’était même devenu une routine.

Même après qu’on a déménagé, des années après, chaque fois qu’on passait devant cet appartement on disait « notre maison ». De l’extérieur on pouvait voir la fenêtre de ma (mon ancienne) chambre. Mon frère y avait collé un bonhomme de neige qui est resté longtemps après qu’on était partit. Je disais souvent « Regarde Ralph! Ton bonhomme de neige est encore sur la fenêtre de ma chambre! » Ça énervait royalement ma mère. Elle nous rappelait systématiquement que ce n’étais plus chez nous, donc ce n’était plus notre fenêtre, ni notre chambre. Et que cela n’a jamais été une maison, parce que c’est un appartement.
Yeah right. Hater.
Puis en 2008, il y a eu la mort de Fredy. Ça fait déjà 9 ans mais je m’en souviens encore. Je regardais la télé dans la chambre de ma mère. Aux nouvelles, ils en parlaient. J’avais 14 ans et j’étais très….naïve. On montrait à la télé des incendies causées, disait-on, par les gens du quartier. Des fenêtres brisées et des gens qui couraient partout.
La première chose que je me suis dit c’est : « wow….Fredy devait avoir beaucoup d’amis pour que sa mort affecte autant de gens »
Je vous promets c’est ce que j’ai pensé. Maintenant je sais que la mort de Fredy Villanueva était surtout la goute d’eau qui a fait déborder le vase. La tension entre les corps de police et les gens du quartier existe depuis un bon moment déjà.
Il y a beaucoup de policiers à Montréal-Nord. Je ne remarquais pas cela avant parce que j’étais habituée à en voir, les voitures de police faisaient partie du décor.
Mais le jour de mon 22e anniversaire, après onze ans de vie en tant que Lavalloise, l’évidence m’a frappée. Tout cela n’avait aucun sens. Je suis allée à Montréal-Nord pour rencontrer une amie, et je n’avais jamais été aussi consciente de la présence policière. Il était 5h du soir et le soleil brillait encore. Les enfants jouaient et s’amusaient dans la rue. Et les patrouilles de police étaient partout. Chaque fois que je tournais la tête, j’en apercevais une. À un point tel que j’ai exprimé mon agacement à voix haute:
« Mais pourquoi y a autant de policiers? »
Mon amie m’a regardée, indifférente.
« Tu sais pourquoi gee. On est à Montréal-Nord, c’est comme ça ici. »
Elle a raison, je sais pourquoi. Mais la raison me dérange.
Je voulais me référer à des statistiques pour que mon article paraisse plus legit. Des statistiques sur le profilage racial, sur des études expliquant la corrélation entre la présence de corps de police et celle des minorités visibles, des articles qui appuieraient mon point de vue.

Mais cette recherche vous pouvez la faire seule. Google est là pour cela. Je veux juste que le monde puisse voir Montréal-Nord de la même façon que je le vois.
Quand je pensais à Montréal-Nord je voyais une bibliothèque.
Je voyais ma première bicyclette. Je voyais mes voisins d’en bas. Je voyais le parc.
Maintenant c’est différent, je vois autre chose. Quand je pense à Montréal-Nord je vois La librairie Racines. Je vois Hoodstock. Je vois Fredy Villanueva. Je vois Bony Jean-Pierre. Je vois ma communauté, et je vois sa résilience.
Et vous, vous voyez quoi? Comment vous voyez ce quartier? Toujours de la même façon que les medias ou…vous arrivez enfin à voir Montréal-Nord à travers mes yeux à moi?

 

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Une réflexion au sujet de « Montréal-Nord à travers mes yeux à moi »

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